Une lettre d’une collègue au ministre

Sylvie BORDET
Professeur d’Éducation artistique et Arts appliqués
Lycée François Clouet – TOURS

À Monsieur le Ministre de l’Éducation nationale
Objet : l’enseignement artistique en lycée professionnel

Transmis directement vu l’urgence,
Une copie par voie hiérarchique,
Une copie par voie syndicale.

Tours, le 23 janvier 2009

Monsieur Le Ministre,

Depuis plus de trente ans, j’enseigne les Arts appliqués en lycée professionnel.

Si j’ai choisi l’enseignement technique, c’est parce que, bien que réputé plus difficile, il me semblait plus ouvert aux matières artistiques et parce que la majorité des jeunes qui sont orientés vers ce type de formation n’ont, en raison de leurs origines, que peu ou pas d’accès à la culture. L’enjeu me semblait de taille et continue d’être une formidable motivation !
J’aime mon métier ; j’ai toujours accepté avec enthousiasme les innovations et expériences pédagogiques diverses qui ont marqué la mutation de l’enseignement professionnel en général et de ma discipline en particulier. Je me suis, entre autres, comme nombre de mes collègues, investie pleinement dans ce que l’on a coutume d’appeler les nouvelles technologies, motivantes et valorisantes pour des élèves en échec scolaire. Je suis fière d’avoir au cours de toutes ces années mené des projets artistiques variés et toujours enrichissants pour les élèves.

Or je viens d’apprendre que tous les cours d’arts appliqués passeront de deux à une heure hebdomadaire et ce pour toutes les classes dès la rentrée prochaine. Je suis effondrée…
Cette décision est en effet inattendue, incompréhensible et injuste.

– Inattendue parce que nous avons été réunis à deux reprises par nos inspecteurs pour prendre connaissance des nouveaux programmes très ambitieux, notamment dans le domaine de l’histoire des arts. Cette volonté d’élargir la connaissance des arts a été répétée à plusieurs reprises par Monsieur le Président de la république et par vous-même. Confiante – ou naïve – je pensais alors, comme mes collègues, que pour appliquer ces directives nous bénéficierions de moyens supplémentaires ; d’où ma surprise en constatant que ceux-ci ont été divisés par deux !
– Incompréhensible parce qu’au moment même où arrivaient les dotations horaires dans les établissements, notre Président déclarait lors de ses voeux aux acteurs de la Culture qu’il fallait renforcer l’enseignement artistique. Que penseront dorénavant les jeunes que nous formons de la valeur de la parole officielle ?
– Injuste parce que les élèves orientés en lycée professionnel n’ont le plus souvent pas d’autres moyens d’accéder à la culture. En pénalisant un public issu de milieux fragiles et un corps d’enseignants très minoritaire dans l’éducation, vous ne provoquerez pas une révolution ! Car vous savez que vous ne risquez guère d’être confronté aux revendications de parents peu ou pas du tout mobilisés dans nos établissements, ni aux médias qui ont coutume d’ignorer les acteurs de l’enseignement professionnel.

Dans la grande loterie de l’Éducation Nationale, il y a les perdants et les gagnants ; si je me réjouis pour mes collègues d’E.P.S. dont l’enseignement passe de deux à trois heures hebdomadaires, j’aimerais qu’on m’explique les règles du jeu : pourquoi l’éducation artistique passe-t-elle de deux à une heure ?

Quand j’ai pris mon premier poste de titulaire, l’expression « revalorisation des enseignements artistiques » n’avait pas encore été formulée. Pourtant j’enseignai à un effectif total de 120 à 150 élèves par semaine ; toutes les classes étaient dédoublées et bénéficiaient de deux heures d’éducation artistique par semaine.

Au fil des années les structures ont changé, les dédoublements sont devenus plus rares, et les tâches administratives se sont considérablement alourdies – mises en place des contrôles en cours de formation, justifications permanentes de notre travail par les suivis de stages, le remplissage de fiches, bulletins, livrets et dossiers divers. À titre d’exemple Monsieur le Ministre, savez-vous que j’ai reporté plus de 8 000 notes l’an dernier ?
Avec la généralisation des Bac Pro en trois ans (et la réduction à une heure d’Éducation Artistique si votre décision est maintenue), je devrais enseigner, dès la rentrée prochaine, à plus de 400 élèves par semaine au lieu de moins de 300 aujourd’hui !

Je vous laisse imaginer le quotidien d’un professeur dont les conditions d’enseignement s’apparenteront plus à de l’abattage qu’à de la pédagogie.
Comment en effet, dans le temps imparti et avec les effectifs annoncés :
– Instaurer une relation de confiance avec les élèves ?
– Les sensibiliser au fait artistique et au patrimoine culturel ?
– Transmettre un important savoir dans le domaine de la connaissance des arts ?
– Préserver des moments privilégiés de création ?

Vous n’ignorez pas, Monsieur le Ministre, que plus que quiconque, nous devons, en lycée professionnel, gérer la désespérance croissante des adolescents qui nous sont confiés et la violence qu’elle engendre.
Je reste convaincue que la culture est un formidable moyen d’intégration et que l’acte créatif propre à notre discipline, est un outil incomparable de re-médiation et de valorisation pour des élèves en danger scolaire.
J’ai eu, pendant de nombreuses années, la satisfaction de voir des élèves en échec depuis parfois très longtemps s’épanouir dans mes cours et reprendre confiance. En me privant des moyens d’exercer mon métier vous me confiez une mission impossible. Ce scénario, je crois que je n’aurai pas la force de le jouer.

Je vous demande donc, avec insistance, si vous avez un minimum de considération pour les arts et la culture, de cesser de sacrifier leur enseignement en Lycée Professionnel. Vous le pouvez en renonçant à imposer cette nouvelle répartition horaire.

Veuillez croire, Monsieur le Ministre, en l’expression de ma haute considération.

Sylvie Bordet

10 Réponses à “Une lettre d’une collègue au ministre”

  1. Evelyne Galet dit :

    Suite à suivre attentivement dans les collèges qui vivent sensiblement les mêmes « risques et châtiments ». De tout espoir avec toi, Sylvie.

  2. REMY Philippe dit :

    Philippe REMY – Lycée Jehan de Beauce – Chartres

    Bravo et félicitations Sylvie !

    Peut-être que nous pourrions signer une pétition à la suite de ta lettre, sur ce blog ?
    J’ai imprimé ta lettre et vais l’afficher en Salle des Profs avec un tableau de signatures de soutien auprès des collègues…on verra bien !
    Ici, on signe bien « pour ou contre le doublement de l’ex.N154 (avec 1 mort tous les kms en 10 ans) Chartres-Orléans ! » Alors !!!

    Je viens aussi d’envoyer ta lettre, via un message de Laétitia Fichter, à une collègue TZR Arts A’ de Lorient…
    Les ch’tites rivières !…

    Pour info, au Lycée, nous avons été un peu plus de 50% à faire grève jeudi 29. Nous allons perdre 11 à 15 postes à la rentrée 2009 (35 suppressions en 5 ans!). Rentrée 2010, ce sera pire !
    En Arts A’, après avoir tout fait afin de créer un poste, enfin réalisé rentrée 2003, avec la généralisation de « l’expérimentation Bac Pro 3 ans » à la rentrée 2009, nous perdons toutes les 2°BEP.
    Cette année, -3 H/semaine.
    L’an prochain, avec la DHG en nette recul: -5H/semaine en BEP !
    3 classes de 2°BEP et les 2 classes de T CCS à 1H/sem au lieu de 1H30; soit 1/2H/élève/semaine (les classes de 2° & Tles CSS sont à 34 soit 136 élèves !)
    Enfin, si il n’y a pas d’heures, « s’ajouteront » -6H/sem en 1°Bac Pro
    Donc: 11 Heures en moins rentrée 2009 !!!
    Je vais tâcher de « répartir » ce qui reste avec ma collègue, contractuelle…

    Enfin, avec la spécificité de notre public, je ne sais pas comment nous allons pouvoir faire de « l’histoire des Arts dans le monde », plus de « l’histoire des Arts Appliqués dans le monde » et des « savoirs-faire/maitrise techniques » en 50 minutes de « cours » ?!
    Le tout en +/- 20 semaines/an…même avec « la reconquête du mois de juin » ! ;-)

    Dans l’attente, à bientôt.

    Très cordialement

    Philippe Remy

  3. Perrault Nathalie dit :

    Voici la réponse que j’avais transmise à Silvie :

    Ta lettre est remarquable et exprime pleinement ce que je ressens aussi devant cette casse non seulement de notre discipline mais de l’esprit démocratique et humaniste qui jusqu’alors transparaissait encore à travers notre enseignement et sous-tendait notre rapport tant pour cette approche des arts que pour notre rapport personnel à chacun de nos élèves en tant qu’individu et aussi de citoyen.

    Depuis jeudi, je suis moi aussi profondément affectée de tout ce qu’implique cette paradoxale décision.

    Je ne veux pas céder à ce renoncement, à cette désespérance.

    Il nous faut trouver d’autres moyens de faire connaitre les petites étincelles vitales et créatives que notre discipline ont pu allumer même fugacement dans les yeux de nos élèves avant que cette situation n’aboutisse très rapidement, vu la fragilité et l’atypisme social de beaucoup d’entre nous, à nous étouffer.
    Oui, le feu couvera toujours mais risque de s’embraser pour la destruction aveugle.

    J’y rajouterai ceci :

    Merci de cette initiative d’avoir mis cette lettre en ligne et d’ainsi pouvoir la transmettre nationalement.

    Outre cela, je proposai de mettre en ligne certains des travaux d’élèves et des projets artistiques que beaucoup d’entre nous ont réalisé ces dernières années, voire les CCF qui montre notre compétence en histoire de l’art et en design voire nos convictions, malgré des élèves dont le comportement reflète bien souvent un rejet global et sociétal des domaines culturels.

    Qu’en pensez-vous?

  4. Perrault Nathalie dit :

    Pour ce qui est de la pétition en ligne depuis le 9 janvier circule ceci :

    http://www.appeldesappels.org/

    Vu notre « statut » très minoritaire il serait plus judicieux de rejoindre cette mouvance où se côtoie avocats, professeurs des écoles jusqu’à l’université, médecins et tant d’autres (plus de 50 000 à ce jour) qui comme nous sont particulièrement sensibles à ces réformes brutales.

  5. Jacques Poissenot dit :

    Documentaliste en retraite de l’Education dite encore Nationale, je n’en demeure pas moins encore très sensibilisé à toute cette multitude de problèmes auxquels se trouvent confrontés mes anciens collègues (enseignants, mais aussi membres de l’administration et personnels divers).
    je viens de prendre connaissance, par des voies détournées, de la lettre que vous avez envoyée au ministre : elle est exemplaire de clarté et tellement significative de toutes les contradictions que l’Education traverse, et ce en partie à cause d’irresponsables (le Ministre étant le premier d’entre eux) qui la dirigent ! Comment soutenir votre cause ? bien sûr en manifestant, bien sûr une pétition à laquelle je m’associerai.
    En attendant, je publie (en pensant en avoir l’autorisation) sur mon blog votre lettre en espérant contribuer un tout petit peu à votre défense qui va bien au-delà de la simple défense catégorielle.
    En vous souhaitant bon courage dans votre lutte, et en espérant que vous obtiendrez totale satisfaction, avec mes sentiments amicaux,
    Jacques Poissenot

  6. philibert jean-michel dit :

    bravo!
    je n’aurais pas trouvé cette aisance pour traduire cette impression de catastrophe au niveau de notre discipline !
    je co-signe très volontiers !

  7. praom dit :

    Bravo pour ta lettre, elle exprime à 100% ce que je ressens depuis qques jours… J’aimerais l’utiliser (avec ta permission) pour sensibiliser davantage les collègues dans mon LP. Je t’avoue que je suis un peu démoralisée et j’ai bcp de mal à me projeter enseignant à 18 classes, 1 h d’arts appliqués par semaine… C’est mission impossible pour moi!
    Mobilisons nous!
    Christelle PRAOM, Saint Brieuc

  8. angèle 93 dit :

    En ce qui concerne la pétition et nos revendications, je pense qu’il faut que cela vienne de l’ensemble des enseignants arts appliqués et qu’elle ne soit pas perdue dans des revendications générales sur le BAC PRO 3ANS envers lequels la majorité des collègues toutes matières confondues sont déjà très mobilisés.

    (je trouve particulièrement très mal venue l’intervention du clan « Boboli » (une démarche d’un groupe que je trouve pour ma part très limité intellectuellement et qui rique de nous faire passer tous pour des ânes. Désolée mais on n’est pas là pour mettre en avant ses pratiques quelqu’elles soient!!! ce n’est le sujet !!!)
    attention chacun son rôle !!!

  9. sylvie lacotte dit :

    je pense qu’ il faut trouver un moyen pour mettre en ligne les travaux d’ élèves, nous effectuons un travail difficile plus ou moins bien perçu et chaque jour nous accomplissons des miracles dans l’ indifférence ( et parfois l’ hostilité ) il FAUT ABSOLUMENT CREER UN SITE QUI NOUS PERMETTE D’ EXPOSER LES TRAVAUX D’ ÉLÈVES qui souvent ne sont même pas vus de nos collègues les plus proches
    nous manquons de visibilité même au sein de nos établissements

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